Bright Lights. Big City...
Pourtant l'oiseau de nuit que je suis restera enfermé ce soir. Lucky Strike fumante entre les doigts, je tente vainement de rattraper tout mon boulot en retard. J'imagine que ça n'arriverait pas si je me décidais enfin à devenir un homme, un vrai. Mais tant pis, rien à foutre, je préfère encore supporter ces longues et pénibles heures de bachotage stupide plutôt que d'être. Un homme. Ça ne m'intéresse pas, ça ne m'a jamais intéressé. J'ai cru, un temps, que je finirais par céder aux exigences de mon père. "Sois un homme mon fils". Par céder,du moins, à son chantage financier. "Sois un homme, mon fils... ou je te coupe les vivres". Heureusement, j'ai compris qu'il ne m'aurait pas à l'usure. J'ai la tête dure et le coeur vide. Alors je ferais seulement semblant d'être un homme.
Il pleut ce soir. Ça me fait penser qu'ils ont annoncé un sale temps, beaucoup de vent, pour demain à la météo. Je nous vois déjà, la bande et moi, à affronter les vagues monstrueuses et le vent furieux. J'essayerais de partir très tôt. Il y aura peut être du brouillard comme j'aime bien, un de ceux tellement épais qu'on jurerait être en plein rêve éveillé, avant que le vent ne se lève. J'apporterais quelques bouteilles, histoire qu'on ai de quoi se réchauffer, mais je repartirais assez tôt, avant que ça ne dégénère.
Je sais déjà. J'irais la retrouver. Elle. Ma perle du paradis. Celle qui lit Burroughs en buvant du thé à la rose. Enveloppée d'un plaid, elle m'ouvrira la porte avec un air suspect. "Qu'est-ce que tu fous là?" Je lui répondrais que j'ai séché la fac, tant pis, rien à foutre. Puis je la prendrais dans mes bras, m'enivrerais d'elle de longues heures durant. Je ne lui dis jamais que je l'aime. Ou seulement quand je la sais distraite, qu'elle est trop occupée pour m'entendre, ou trop énervée après moi pour me prendre au sérieux. Je m'arrange pour que ce soit souvent le cas. Je l'énerve, je gâche tout, vite, pour ne pas lui laisser le temps d'espérer. Et je reconstruit, tout, aussi vite, pour qu'elle continue à m'aimer.
Et tout prendra fin bientôt. Le jour se lèvera tandis que je quitterais mon bureau, la tête encore engourdie de biens immeubles, d'obligation de moyens, principe d'annualité et autres clauses abusives. Je ne suis pas naïf. Je ne me jurerais pas que plus jamais, plus jamais je ne prendrais autant de retard. Que dès aujourd'hui je commence à travailler régulièrement!
J'avalerais simplement deux ou trois tasses de café serré avant de sortir ma planche sur ma terrasse. Je commencerais à la polir patiemment en espérant que bordel ils ne se sont pas gourrés avec leur histoire de mauvais temps.
Marya