J'étais stone quand j'ai écrit ce livre. C'était l'hiver, je me rappelle des arbres maigrichons, du silence et de l'odeur de mort qui flottait dans le loft. Un bordel magistral s'était emparé de chaque mètre carré. Des cannettes de bières jonchaient le parquet, bouteilles vides d'alcools, pipe à crack, bris de verres et quelques gouttes de sang, par ci par là. Des corps, qui avaient l'air tout à fait décédés, s'empilaient sur les canapés. Il y en avait par terre aussi et je devais les enjamber, histoire de ne pas me prendre les pieds dedans.
Brouillard.
Je me suis écroulée dans un couloir. Par chance il me restait deux air jordan au fond d'une poche. Je les ai fait descendre avec le reste d'une bouteille de Cristal Roederer qui trainait là. D'un coup. C'est comme ça que tout m'est apparu, une espèce d'illumination mystique, une énergie créatrice. J'ai compris qu'il fallait que je la sorte de ma tête et de mon corps. Alors j'ai raconté cet après-midi d'été, cette boule dans mon ventre la première fois que je l'ai vue. Les premiers mots échangés, cette façon élégante qu'elle avait de simplement battre des sourcils, l'attente puis l'espoir, les amis que l'on ne voit presque plus, son odeur, mes mains sur son ventre et son souffle dans mon cou. Son nom était une sorte d'incantation magique que je répétais cent fois par jour. Le monde portait son visage mais son regard demeurait fuyant.
De longs mois de symbiose et d'illusions avant que je comprenne qu'elle n'était qu'une ombre que je ne parviendrais jamais à saisir.
Ignorant la douleur, le jour qui se levait, mes muscles endoloris et les crampes, j'ai tout écrit d'une traite. J'ai secoué l'espace et le temps, j'ai transformé ma douleur en mots, en phrases et points d'exclamations, en un instant j'ai changé le triste matin d'hiver sans elle en triste matin d'hiver. Point final.
En regagnant la porte, j'ai appelé Michael, mon agent, pour lui donner l'adresse, histoire qu'il retrouve le mur sur lequel je venais de cracher une partie de ma vie.
Je suis sortie. La lumière du jour était aveuglante.
Marya